L’enseigne française Grand Frais vient de franchir une étape historique avec le rachat de Prosol, son principal fournisseur, par le fonds d’investissement américain Apollo Global Management. Cette opération d’envergure, estimée entre 4 et 4,1 milliards d’euros, marque un tournant stratégique pour l’un des acteurs majeurs de la distribution de produits frais en France.
Un changement de dimension pour Prosol
Le 16 décembre 2025, Apollo a annoncé l’acquisition de la participation majoritaire détenue par le fonds français Ardian dans Prosol. Cette société lyonnaise, créée en 1992 et basée à Chaponnay dans le Rhône, s’est imposée comme un spécialiste incontournable des métiers des produits frais. Avec plus de 4,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024 et près de 10 000 collaborateurs, Prosol constitue bien plus qu’un simple fournisseur : c’est le partenaire clé de l’enseigne Grand Frais, pour laquelle il assure l’approvisionnement en fruits et légumes, produits de la mer, crémerie, fromages et viandes.
Cette transaction intervient après une première tentative de vente au printemps 2024, qui n’avait pas abouti faute d’offres jugées suffisantes. Cette fois, Apollo a mis le prix fort : selon plusieurs sources proches du dossier, l’opération se serait conclue sur un multiple d’Ebitda ajusté de l’ordre de 9, soit une valorisation quasiment équivalente au chiffre d’affaires de l’entreprise, dépassant de 500 à 600 millions d’euros les montants précédemment évoqués.
De la bienveillance française à l’ambition américaine
Le contraste entre Ardian et Apollo est saisissant. Présent au capital de Prosol depuis 2017, Ardian a accompagné la croissance de l’entreprise avec ce qu’on décrit comme de la bienveillance et peu d’interventionnisme. Sous sa tutelle, le chiffre d’affaires de Prosol a été multiplié par trois, notamment grâce à des acquisitions stratégiques comme Océalliance, premier mareyeur de France, en 2022, et Novoviande en 2024.
Apollo Global Management représente une toute autre dimension. Avec environ 910 milliards de dollars d’actifs sous gestion, soit quatre fois plus qu’Ardian, le géant américain possède une présence internationale dans des secteurs très diversifiés. En France, où Apollo revendique 14 milliards d’euros investis, sa culture est décrite comme nettement plus directive. Des investissements dans Constellium, Verallia ou Vallourec témoignent de son intérêt pour l’Hexagone, même si sa présence dans la distribution y reste limitée.
Des ambitions de croissance affichées
Dans son communiqué, Alex van Hoek, responsable du private equity européen chez Apollo, affirme que le fonds accompagnera Prosol dans l’extension de son réseau en France et à l’international, tout en préservant l’identité distinctive de ses formats. De son côté, Jean-Paul Mochet, président de Prosol depuis mars 2024, voit dans cette opération le début d’un nouveau chapitre pour l’entreprise, qui se dit idéalement positionnée pour atteindre ses ambitions de croissance à long terme en Europe.
Les dirigeants de Prosol ne manquent pas d’atouts pour convaincre. Grand Frais, qui génère à elle seule 4,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires avec ses 337 magasins, continue d’afficher une croissance annuelle impressionnante de 15%. Selon Jean-Paul Mochet, le concept dispose encore d’un potentiel considérable, avec la possibilité de doubler le parc de magasins en France, voire d’atteindre 800 unités en incluant la Belgique et le Luxembourg.
Au-delà de Grand Frais, Prosol a développé ses propres enseignes pour réduire sa dépendance : fresh., un concept compact de 500 m² qui compte déjà 63 magasins et vise 30 à 50 ouvertures par an, monmarché.fr avec trois magasins parisiens et l’ambition d’en ouvrir 40 dans la capitale, sans oublier BioFrais, La Boulangerie du Marché et Banco Fresco en Italie.
Vers une consolidation de Grand Frais ?
L’arrivée d’Apollo pourrait bien bouleverser l’organisation actuelle de Grand Frais. L’enseigne fonctionne aujourd’hui selon un modèle original : un GIE (Groupement d’Intérêt Économique) réunit trois partenaires – Prosol, Euro Ethnic Foods et la famille Despinasse. Ce système complexe, bien que vertueux en termes de performances, empêche Prosol de consolider l’activité de Grand Frais dans ses comptes et limite son autonomie stratégique.
On imagine difficilement Apollo, habitué à des structures de gouvernance plus simples et à des retours sur investissement rapides, s’accommoder de cette organisation. Pour consolider définitivement Grand Frais dans Prosol, le fonds américain devrait racheter les parts d’Euro Ethnic Foods et de la famille Despinasse, une opération estimée à plus de 2 milliards d’euros supplémentaires. Selon les informations disponibles, EEF réalise environ 700 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 150 millions d’Ebitda ajusté, tandis que Despi affiche 800 millions pour 75 millions d’Ebitda ajusté. Les discussions auraient déjà commencé.
Les défis d’une croissance accélérée
À ce niveau de valorisation, avec un multiple d’Ebitda à 9, les attentes d’Apollo en matière de rentabilité seront élevées. Le fonds devra mettre les bouchées doubles pour garantir les rendements nécessaires au bon retour sur investissement. Cette pression pourrait se traduire par une accélération des ouvertures de magasins, des acquisitions plus agressives ou une expansion géographique plus rapide.
La transaction, dont la finalisation est attendue pour le deuxième trimestre 2026 après examen par les autorités compétentes, devrait voir Denis Dumont, le fondateur de Prosol, et l’équipe dirigeante réinvestir dans l’entreprise aux côtés d’Apollo. Un signal de continuité qui pourrait rassurer les 2 300 producteurs partenaires et les quelque 450 points de vente du réseau.
Une nouvelle ère pour la distribution française de produits frais
Le rachat de Prosol par Apollo illustre l’attractivité du marché français des produits frais pour les investisseurs internationaux. Dans un secteur de la grande distribution mature, Grand Frais et ses formats innovants continuent de tirer leur épingle du jeu grâce à ce que Jean-Paul Mochet appelle « l’infrastructure du goût » : la maîtrise des filières, des ateliers de transformation et de la logistique.
Cette opération marque probablement le début d’une consolidation du secteur des produits frais en France. Avec les moyens financiers d’Apollo et l’expertise de Prosol, Grand Frais pourrait accélérer son développement et s’imposer comme un acteur encore plus incontournable de la distribution alimentaire française, tout en conservant son positionnement sur la qualité et la fraîcheur qui ont fait son succès.
Reste à savoir si la culture très américaine d’Apollo saura préserver l’âme française de Grand Frais, cette proximité avec les producteurs et cette passion du frais qui séduisent aujourd’hui des millions de consommateurs. La réponse dans les prochains mois, lorsque les premiers effets de cette américanisation se feront sentir dans les rayons.
Passioné par l’IA et travaillant dans le retail, je partage les dernières actus sur ce sujet.
